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SARAVAH REVISITÉ

Le label Saravah fête son cinquantième anniversaire. Nous proposons un projet combinant expositions, projections et concert.

Pour la partie expo Benjamin Barouh, fils de Pierre Barouh, fondateur du label (mort fin 2016) réunira une quantité de pochettes originales de vinyles 33t et 45t. Une recherche iconographique réunie aussi pour le livre consacré au label qu’il est en train de terminer et à paraître en septembre 2017 (Le Mot et le Reste). – Peuvent s’y ajouter des planches de Charles Berberian en hommage à Saravah, des photos, partitions, affiches…

La partie projection présentera : le film “Saravah” réalisé par Pierre Barouh au Brésil en 1969 avec les principaux acteurs de la scène musicale de l’époque pris sur le vif (Maria Betania, Baden Powell, Paolino da viola…), “Ca va, ça vient” (1970) et “L’album de famille” (1976).

Pour le plateau musical  :

Nous demandons à Steve Argüelles d’être le directeur artistique avec son groupe The Recyclers.

Parmi les invités déjà confirmés :

Des « vétérans » de Saravah : Brigitte Fontaine, Areski.

et des plus jeunes :

Le groupe Arlt, Mathieu Boogaerts, le guitariste brésilien Vitor Garbelotto, Etienne Brunet, Borja Flames, Marion Cousin.

Les chansons qui seront interprétées (l’interprète original entre parenthèses):

Samba Saravah (Pierre Barouh)

Ma hache (Pierre Akendengue)

Zombizar (Barney Wilen)

Uh Uh Uh (Steve Lacy)

Je suis un sauvage (Alfred Panou avec l’Art Ensemble)

General Store (Jack Treese)

Il pleut (Brigitte Fontaine et Areski)

Hollywood (David Mc Neil)

La Chanson du port (Pierre Barouh)

Zoophrène (Jean-Roger Caussimon)

Aranda (Nana Vasconcelos, Nelson Angelo, Novelli)

Les enfants sauvages (Mahjun)

Remember (Jacques Higelin)

Patriarcat (Brigitte Fontaine)

Samba Saravah (Pierre Barouh)

80 A.B (Pierre Barouh)

Le projet sera créé au Festival BBMIX en novembre 2107 en co-production avec le Lieu Unique et une présentation à Nantes le 13 janvier 2018. Contact: pascal [a] julietippex.com

SARAVAH RACONTÉ PAR BENJAMIN BAROUH

Un homme et une flamme

Flamenco manouche, chanson française, musique concrète, pop japonaise, free-jazz psychédélique, musique classique, rock-progressif, bossa-nova, musette, africanisme… Lorsqu’on étire ses oreilles sur la phonothèque Saravah, la notion floue de nébuleuse peut apparaître à l’esprit. Puis des noms connus se cristallisent à la surface : Brigitte Fontaine, Francis Lai, Jean-Roger Caussimon, Baden Powell, Jacques Higelin, Pierre Akendengue, Boris Vian, Steve Lacy, Richard Galliano, David Mc Neil… Enfin, en poursuivant l’examen, on voit apparaître le noyau de l’étoile en formation : Pierre Barouh. Saravah n’est pas seulement un label indépendant qui compte 50 révolutions terrestres et 300 productions, c’est le geste d’un artiste hors du commun, d’un auteur épris du monde et des mondes, d’un Jules Verne de la chanson qui, ne pouvant mêler sa voix à tous les souffles qui l’environnent, à toutes les rencontres qui l’émeuvent, met à disposition le témoin phonographique afin de concrétiser ses émotions.

« Saravah est comme une petite flamme dans ma tête, si je souffle dessus elle s’éteint… ». Cette phrase envoûtante, Pierre avait l’habitude de nous la répéter dans les années 90. «Nous», c’est la petite équipe qui entourait Pierre et Atsuko à l’époque de la rue de Charonne, près de la Bastille. L’entendre dire qu’il pouvait annihiler tous nos efforts d’un seul souffle pouvait nous effrayer. Mais nous n’avions pas compris que l’ambition première de Pierre Barouh et de son Saravah était justement la négation de l’ambition économique, le slow-business, voir le non-business. L’aventure était avant tout humaine et nous ne devions jamais nous prendre trop au sérieux.

L’histoire de Saravah commence comme une fable en 1965. Pierre vient de terminer le tournage d’« Arrastao, les amants de la mer », une transposition moderne de « Tristan et Iseult » où il incarne Tristan. Il décide de prolonger son séjour à Itaipu, un village de pêcheurs de la baie de Guanabara, en face de Rio de Janeiro. Vinicius de Moraes l’encourage depuis longtemps à écrire la version française de sa mythique « Samba da Bençao ». Chaque dimanche, Pierre longe la côte au volant de sa jeep pendant une heure et traverse la baie par le bac pour retrouver Baden Powell et ses amis musiciens dans un bistro du quartier de Leblon. Ensemble, ils improvisent et répètent jusqu’à l’ivresse de l’aube, quand un jour, un télégramme précipite le cours des évènements. Claude Lelouch l’attend à Paris pour le démarrage imminent d’ « Un homme et une femme ». En une nuit, Pierre boucle les derniers vers de l’hymne à la chanson afro-brésilienne, et au petit matin, après une douche et une ultime traversée, il réunit son trio juste avant de prendre l’avion. Baden branche son revox tandis qu’Oscar Castro Neves s’installe au piano. Milton Banana, n’ayant pas de batterie, emprunte un tabouret métallique. Tous à l’unisson, ils font vibrer la « Samba Saravah » en une seule prise! De cette joyeuse précipitation est né le « son Saravah ». Cet enregistrement libre et fragile, instantané sonore, fera le tour du monde et conditionnera la démarche originale de Saravah, privilégiant l’improvisation, la spontanéité et la prise de risques.

Impatient de faire écouter la précieuse bande à Claude Lelouch qui l’attend à Orly, ils filent au studio d’Europe 1. Coup de foudre! Lelouch change son scénario pour y intégrer la samba, trois jours avant le tournage. En cours de réalisation, la pellicule et les sous viennent à manquer: le film est interrompu. Pierre fait le tour des maisons d’édition dans l’espoir d’obtenir une avance sur la bande originale écrite avec Francis Lai. Face au refus des éditeurs, c’est d’une impulsion ludique que sont nées les éditions Saravah. Pierre insiste sur la vertu des impondérables : « Saravah n’est pas né du succès d’« Un homme et une femme » mais de son insuccès supposé ». Le financement viendra finalement d’un distributeur québécois. Six mois plus tard, « Un homme et une femme » est couronné par la Palme d’or à Cannes, 2 Oscars et 4 Golden Globes à Hollywood, dont celui de la meilleure bande originale.

Il y a des années…

La fin des années 60 embarque l’humanité dans une prise de conscience planétaire et cosmique. La décolonisation, l’alunissage, la démocratisation, la crise de l’énergie et le pouvoir des fleurs chauffent la marmite des empires industriels. La scène musicale explose, fusionne, invente. 1967 : premiers albums de Jimmy Hendrix, The Velvet Underground, Janis Joplin, The Doors, The Grateful Dead, les Pink Floyd, « Absolutly Free » de Franck Zappa and the Mothers of Invention, « Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band » des Beatles… 1968, 1969 : Soft Machine, Gong (et son « Magic Brother »), Serge Gainsbourg (« Initials B.B » et « Je t’aime moi non plus »), premier album de Fela Ransome Kuti and his Koola Lobitos… La musique pop bouillonne, mélange les genres, malmène le système, préparant l’avènement de la sono mondiale.

Dans ce contexte de mutation artistique, d’ouverture au monde et de renaissance du concept d’art total, Pierre élargit sa curiosité à la mesure de sa nouvelle fortune. Après avoir sillonné la planète d’Oslo à Lisbonne, d’Eilat à Ipanema, notre globe-trotter sonde les plages du pavé parisien et les hautes marées de la Seine à la recherche de créateurs authentiques. Loin de l’apaiser, le succès attise la flamme de son esprit rebelle.

Brigitte Fontaine et Jacques Higelin font leur entrée chez Saravah. Brigitte signe d’abord un pur album de pop subversive en 1968, réalisé au studio Davout et orchestré par l’élégant Jean-Claude Vannier : « Brigitte est… folle ? ». Mais c’est l’année suivante que l’esthétique Saravah prend forme avec la mise en route du studio des Abbesses sur la butte Montmartre et l’arrivée de l’ingénieur du son, Daniel Vallencien. C’est lui qui, aux commandes de son studer 4 pistes, façonne le son Saravah selon le modèle initié par la samba du même nom. En 1969, l’album « Higelin et Areski » peut être considéré comme la pierre angulaire de l’édifice par son apparente simplicité qui insuffle une poésie moderne sur des impros blues-rock-kabyle minimalistes. La même année, Brigitte rencontre Areski et le duo invite dans leur spirale le groupe de free-jazz américain « The Art Ensemble of Chicago ». Ils créent « Comme à la radio ».

Dès 1970, le studio Saravah du passage des Abesses devient un véritable laboratoire de la sono mondiale. Jean-Roger Caussimon côtoie Jacques Higelin et David McNeil. Le poète béninois Hector Panou, Sanvi de son vrai nom, croise « The Art Ensemble of Chicago » à Montmartre et grave « Je suis un sauvage ». Il s’agit du tout premier disque de slam! Le magicien percussionniste brésilien Nana Vasconcellos signe son premier album au berimbau « Africa deus » et forme avec le guitariste Nelson Angelo et le contrebassiste Novelli, la section rythmique « néo-bossa » de l’album du Gabonnais Pierre Akendengue « Nandipo ». Le saxophoniste Barney Wilen mixe les enregistrements qu’il a collectés à travers l’Afrique noire avec des sessions de jazz-rock (album « Moshi », 1972). Le groupe Mahjun annonce le rock-progressif, Jack Treese marie sa folk à tout va et le blues man Chic Streetman se fond dans la mêlée.

La devise de la maison est : « Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire ». Pourtant, je n’irai pas plus loin dans mon énumération tant ces années débordent d’enregistrements audacieux, de spectacles et de tournages. De 1970 à 1977, Pierre réalise « Saravah », film culte offrant une immersion dans le Rio Janeiro de Baden Powell, Pixinguinha, Paulino da viola, Maria Betania. Il réalise également trois longs métrages: « Ça va, ça vient » avec Areski et Jérôme Savary, « L’album de famille » et « Le divorcement». Bref, je m’arrête ici, il faudrait y consacrer un livre…

D’une rive à l’autre

Fin des années 70, la petite flamme vacille mais tient bon. Le monde occidental soigne sa phénoménale gueule de bois. La loi du marché s’impose et enterre les rêves de paix et d’amour. Pierre reprend la route, avec son label et sa guitare sur le dos au Québec, puis répondant à l’invitation du producteur Naoki Tachikawa, il affronte Tokyo et les dédales de son monde flottant. La scène new-wave (Ruychi Sakamoto, Yasuaki Shimizu, les Moon Riders…) ravive son flambeau. Saravah trouve l’écho de son salut au Japon!

Grâce au soutien du distributeur Polystar, la maison Saravah peut continuer à produire dans les années 90: Allain Leprest et Richard Galliano, Fred Poulet, Françoise Kucheida, Gérard Ansaloni, Pierre Louki, Bïa, Daniel Mille et Etienne Brunet, pour citer ceux qui me viennent à l’esprit… J’aime voir en Saravah un label nomade qui n’a pas dit son dernier mot ni sifflé sa dernière note. Mais j’espère avant tout que les grands albums oubliés de l’époque des Abbesses, dont les bandes magnétiques se dégradent doucement dans un local confiné du terroir vendéen, reparaîtront au grand jour. Je pense aux beaux volumes de Chic Streetman, Champion Jack Dupree, Maurice Lemaître, Michel Roques, Baroque Jazz Trio, Jean-Charles Capon, Daniel Vallencien et Philippe Maté, Haira, Jean-Philippe Goude, mais aussi à l’album solo d’Areski « Un beau matin »,  pour que « la mémoire du vent retienne nos chansons ».

Benjamin Barouh